Entre récits et observations

Moi, tante municipale

Standby

J’ai réalisé récemment que je suis le personnage secondaire dans les projets de vie de mes amis. Pis le pire, c’est que je suis engagée sans jamais passer l’entrevue. Dans ma vingtaine, c’était mes amis gays. Ils trouvaient que je ferais une excellente mère pour leurs enfants. J’aime ça qu’on soit rendus directement à l’étape de choisir les ovaires, sans passer par la petite question de base : « Toi, Jeanne, t’as-tu envie d’avoir des enfants? »

Depuis que j’ai vingt ans que je demande à mon médecin de famille s’il est possible de faire ce qu’il faut pour ne pas avoir d’enfants. Je n’en ai jamais voulu, point. Je me suis toujours demandée comment mes amis pouvaient présumer que c’était un bon plan pour moi ou pourquoi je devenais la solution à leur difficulté. Je ne suis pas une humaine en standby, un genre de prêt de services. Cela dit, je reconnais tout l’amour qu’ils ont pour moi en considérant cette option.

Là, les années passent. Les bébés arrivent (et ce ne sont pas les miens, finalement). Les photos de citrouilles à l’automne. Les pyjamas de Noël assortis. Pis là après quelques années, les couples commencent à être tannés. Et tout d’un coup… je réapparais dans les projets structurants des familles. Mes ami.es épuisées de la vie de famille commencent à trouver ça bien intéressant le principe d’avoir leurs enfants une semaine sur deux et de ne plus être responsable de leur conjoint.e.

Et là revient la Jeannette standby. Hey, on pourrait acheter un plex ensemble! Ah! Me revoilà! Je suis de retour dans le scénario, mais mon agent n’a pas été consulté. J’adore que je sois comme une fonctionnalité cachée pour mes ami.es.

Pis le plus drôle, c’est qu’ils disent ça avec tellement d’amour. « On serait voisins. Les enfants pourraient monter chez toi! » Ah. Je remarque que, mystérieusement, dans leur vision, c’est jamais eux qui montent chez moi. C’est toujours les enfants. Je comprends pas pourquoi. C’est là que mon concept de tante municipale prend forme. Accessible. Disponible. Financée par les taxes. Je pense qu’il y a une affaire qu’on fait inconsciemment avec les célibataires, surtout les femmes.

Trop souvent la société pense qu’on est en veille. « Ah ben oui! Jeanne! Elle doit attendre un projet! » Non. Non. Non. Je suis chez nous. Je suis bien. J’ai mes habitudes. Je peux partir en voyage sans demander à personne. Je peux écouter trois documentaires de suite sur les civilisations disparues un samedi. Je suis allée voir quatre fois une exposition au MBA que j’ai adoré. OUI, parce que j’ai du temps et la paix d’esprit nécessaire pour en profiter pleinement.

Mon impression est que les gens voient le célibat comme une case vide.

Eux, ils pensent : « On pourrait remplir ça avec un plex! »

J’ai hâte de voir la prochaine version. « Jeanne, on s’est acheté un chalet… on t’a déjà choisi une chambre! » Vous êtes fins. Mais… avez-vous déjà pensé que moi aussi, j’avais peut-être un scénario? Parce que, depuis vingt ans, j’ai l’impression que les gens me regardent comme un terrain vacant. Ils passent devant. « Ah! Il y aurait de quoi construire ici! »

Cela dit, je vous aime mes ami.e.s!

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