Entre récits et observations

Les olympiques de la misère

Le concours de celui qui a le moins souffert

Je vais avoir 40 ans et je viens de réaliser quelque chose d’assez fascinant : j’ai peut-être eu une enfance difficile. Breaking news.

Ça fait près de quatre décennies que je vis avec moi-même et que je n’avais jamais vraiment envisagé cette possibilité. Pas sérieusement, en tout cas. Parce que, dans ma tête, il y avait toujours pire.

Je n’ai pas été violée, juste agressée sexuellement. Je n’ai pas été battue, juste brassée bien fort. Vous voyez la nuance? Moi aussi, j’ai longtemps excellé dans cet exercice de gymnastique mentale qui consiste à minimiser ma propre souffrance en lui trouvant immédiatement une concurrente plus malheureuse.

Mais à force de regarder ailleurs pour mesurer sa chance, on finit par ne plus regarder ce qui nous est arrivé à nous.

Depuis quelque temps, je vois une travailleuse sociale. À quelques reprises, j’ai remarqué une émotion chez elle lorsqu’on aborde certains épisodes de ma vie. Elle me dit : « Oui, mais tu sais, tu l’as quand même eu tough. »

Et chaque fois, quelque chose me frappe. C’est probablement la première personne de ma vie à reconnaître sincèrement que ce que j’ai vécu a pu être difficile. Moi comprise. À presque 40 ans…

Je trouve ça particulier. J’ai passé ma vie à avancer, à me débrouiller, à me relever, à comprendre, à analyser, à trouver des solutions. J’ai développé cette capacité à continuer, peu importe les circonstances. Je me suis construite là-dedans.

Mais reconnaître que j’ai eu ça difficile? Non. Il y avait toujours une bonne raison de ne pas le faire. D’autres ont vécu pire. Je suis encore debout. Je travaille. Je ris. Je suis fonctionnelle. Je n’ai pas fini dans la rue. Je ne suis pas devenue une personne qui fait du mal aux autres.

Bref, j’ai réussi. Alors, de quoi je me plains?

C’est fascinant, cette capacité qu’on a de transformer sa résilience en preuve qu’on n’a jamais vraiment souffert. Comme si le fait d’avoir réussi à traverser quelque chose signifiait que ça n’avait pas été si difficile. Comme si le fait de ne pas s’être effondrée nous dispensait du droit d’avoir été blessée.

Et comme si, pour mériter un peu de compassion, il fallait d’abord présenter un dossier de preuves suffisamment accablant devant le tribunal populaire de la souffrance. Avec pièces justificatives, idéalement.

Peut-on déposer les armes deux minutes?

Je ne veux pas rester prisonnière de mon passé. Je ne veux pas que ce que j’ai vécu devienne mon identité, mon excuse ou mon horizon. Je veux avancer. Je veux continuer à vivre, à rire, à aimer, à créer, à faire des projets. Je ne veux pas passer le reste de mes jours à regarder derrière moi pour comprendre pourquoi je marche comme je marche.

Mais je commence à comprendre qu’il existe une différence entre reconnaître ses blessures et s’y enfermer. On peut reconnaître qu’on a souffert sans vouloir devenir la souffrance qu’on a vécue. On peut admettre qu’on a manqué de protection, d’amour ou de sécurité sans passer sa vie à attendre que quelqu’un vienne réparer le passé. On peut aussi reconnaître qu’on a développé des mécanismes pour survivre, puis décider qu’on n’a plus envie de les traîner partout avec nous.

Parce que, oui, j’ai appris à être forte. À me débrouiller. À avancer. À ne pas trop demander. À ne pas trop attendre. C’était utile à un moment donné. Mais il y a une différence entre être capable de tout encaisser et croire qu’on doit tout encaisser. Et je n’ai pas nécessairement envie de passer le reste de ma vie à prouver que je suis capable d’en prendre.

À un moment donné, la battante en moi pourrait peut-être prendre sa retraite. Avec une petite pension, un verre sur une terrasse et la satisfaction du devoir accompli. Elle l’a mérité, après tout.

Sommes-nous aussi incapables de reconnaître la souffrance sans la comparer?

On dirait qu’il existe une compétition permanente pour déterminer qui a eu la vie la plus difficile, qui a le plus souffert, qui a travaillé le plus fort, qui a surmonté le plus d’obstacles.

Et surtout, qui a le droit de se plaindre. « Moi, quand j’étais petit, j’avais des trous dans mes chaussures. » Bon. D’accord. Mais si tu avais eu le choix, aurais-tu choisi d’avoir des chaussures en bon état?

Oui?

Parfait. On vient de découvrir ensemble que les enfants ne choisissent pas les conditions dans lesquelles ils grandissent. Quelle avancée pour l’humanité.

Je ne dis pas qu’il faut effacer les difficultés de ceux qui ont dû se battre pour s’en sortir. Je ne dis pas non plus qu’il faut nier les efforts, les sacrifices ou les injustices vécues par les générations précédentes. Je dis simplement qu’on peut reconnaître ce que quelqu’un a vécu sans que cela enlève quoi que ce soit à notre propre histoire.

Le fait que tu aies manqué de quelque chose ne signifie pas que je n’ai pas manqué d’autre chose. Le fait que tu aies souffert ne m’oblige pas à avoir moins souffert. Et le fait que j’aie eu de la chance sur certains aspects de ma vie ne signifie pas que tout ce qui m’est arrivé était acceptable.

La souffrance n’est pas une ressource limitée. On n’a pas besoin de retirer de la compassion à quelqu’un pour s’en accorder un peu à soi-même.

Pourtant, on dirait qu’on passe un temps fou à se rabaisser les uns les autres, à invalider les expériences qui ne ressemblent pas aux nôtres, à rappeler aux gens qu’ils devraient être reconnaissants plutôt que de reconnaître qu’ils ont pu être blessés. Comme si la gratitude et la souffrance étaient incompatibles. Comme si on ne pouvait pas être conscient de ses privilèges et avoir vécu des choses difficiles. Comme si on devait choisir entre être une victime ou être un héros.

Personnellement, je trouve qu’on gagnerait à abolir les Jeux olympiques de la misère. Il n’y a pas de médaille d’or à gagner, et même si c’était le cas, je ne suis pas certaine qu’on aurait envie de monter sur le podium.

Les blessures d’ego : un problème collectif?

Je me demande parfois si notre difficulté à reconnaître nos blessures ne contribue pas aussi à la façon dont on traite les autres. Parce qu’une blessure qu’on ne reconnaît pas ne disparaît pas nécessairement. Elle peut se transformer. Se camoufler. Se manifester autrement.

Dans notre besoin de contrôle. Dans notre peur du rejet. Dans notre difficulté à tolérer la critique. Dans notre manière de vouloir avoir raison à tout prix. Dans cette petite voix qui nous dit que, si quelqu’un d’autre réussit, notre propre réussite vaut soudainement moins. Que si quelqu’un reçoit de l’attention, il nous en reste moins. Que si quelqu’un exprime une souffrance différente de la nôtre, il est probablement en train d’exagérer.

Et parfois, ça finit sur les réseaux sociaux…

Là où des adultes parfaitement fonctionnels se donnent rendez-vous pour s’expliquer mutuellement pourquoi ils sont idiots, pourquoi leurs opinions ne valent rien et pourquoi leur existence constitue une menace pour la civilisation. Tout ça, parce qu’une personne a exprimé une idée qui ne correspond pas à leur vision du monde.

On appelle ça un débat.

Personnellement, j’y vois parfois une gigantesque séance collective de blessures d’ego qui se lancent des tomates. Et je ne suis pas convaincue qu’on soit en train de progresser. Je pense qu’on aurait collectivement intérêt à apprendre à reconnaître ce qui nous blesse, à comprendre pourquoi certaines choses déclenchent chez nous des réactions disproportionnées, à accepter qu’on puisse se sentir rejeté, humilié ou menacé sans devoir immédiatement trouver quelqu’un à rabaisser pour se sentir mieux.

On ne guérit pas d’une blessure en la transmettant

On ne répare pas son estime de soi en diminuant celle des autres. Et on ne construit pas une société plus saine en demandant à tout le monde de souffrir en silence jusqu’à ce qu’une personne ait vécu quelque chose de suffisamment grave pour nous autoriser à en parler.

À un moment donné, il faudrait peut-être arrêter de puncher dans le tas de ceux qui sont déjà à terre. Pas parce qu’ils sont incapables de se relever. Mais parce que le but, idéalement, ce serait qu’on arrête de se pousser par terre.

Je peux reconnaître que certaines expériences m’ont blessée, qu’elles ont influencé ma façon de voir le monde, de réagir, de me protéger, sans conclure que tout ce que je suis aujourd’hui est le résultat de ces blessures.

Parce que j’ai aussi fait des choix.

J’ai choisi de chercher à comprendre. De remettre en question certaines façons de faire. De ne pas reproduire consciemment ce qui m’a fait du mal. De continuer à avancer, même lorsque je n’avais pas toutes les réponses.

Je n’ai pas choisi tout ce qui m’est arrivé.

Mais je peux choisir ce que j’en fais aujourd’hui.

Et je trouve ça beaucoup plus doux de regarder mon histoire de cette façon. Pas pour me donner raison. Pas pour accuser tout le monde. Pas pour obtenir une médaille de survivante. Simplement pour arrêter de me demander si j’ai suffisamment souffert pour avoir le droit de reconnaître que j’ai souffert.

Et que je n’ai pas besoin de rester blessée pour prouver que j’ai été blessée.

C’est peut-être ça, finalement, avancer.

Pas transformer toutes ses blessures en leçons de vie inspirantes qu’on pourra publier sur Facebook avec une photo de montagne. Juste devenir capable de regarder son histoire avec un peu plus de vérité, un peu moins de jugement et beaucoup moins de violence envers soi-même et envers les autres.

Et si on commençait par là? Si on apprenait à être responsables de nos blessures plutôt que de les utiliser comme des armes?

On pourrait peut-être commencer à construire quelque chose de différent. Une société où être fort ne signifie pas tout endurer. Où la vulnérabilité n’est pas une compétition. Où l’on peut reconnaître ses privilèges sans nier ses difficultés. Où l’on cesse de confondre la guérison avec l’oubli et la résilience avec l’obligation de toujours se relever seul.

Et où, surtout, on comprend que le fait d’avoir souffert ne nous donne pas le droit de faire souffrir les autres. Pour une espèce qui se targue d’avoir évolué, on pourrait peut-être essayer.

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