J’ai parlé récemment avec une amie qui a fait quelque chose de presque radical dans notre société : elle a quitté une grosse job! Pas une petite job de trois heures par semaine dans un café où le latte est inclus dans les avantages sociaux. Non, une vraie grosse job. Un emploi dans une grosse entreprise, avec un titre qui sonne important, un salaire confortable, des réunions trop nombreuses et cette forme de stabilité qui nous fait croire qu’on a réussi notre vie parce qu’on peut payer une thermopompe sans faire une crise de panique.
Bref, mon amie a décidé de quitter, point. Pas parce qu’elle avait un plan parfaitement ficelé dans un PowerPoint de 47 pages intitulé Vision stratégique de mon avenir. Pas parce qu’elle avait trouvé « la » vocation magique comme remplacement. Non, elle est partie parce que ça ne fonctionnait tout simplement plus. Elle avait besoin de temps pour réfléchir, pour respirer, pour reconfigurer la trajectoire de sa vie professionnelle.
Le plus fascinant dans cette histoire, ce n’est pas seulement son geste. C’est la réaction des gens autour d’elle. On lui dit qu’elle est courageuse et inspirante. Qu’on admire sa résilience. Ce petit mélange d’admiration et d’envie qui veut dire : « Ah. Elle l’a fait. Elle a osé sortir du manège pendant qu’il tournait encore. » Mais il y a quelque chose d’étrange là-dedans. Parce qu’elle me disait qu’elle avait attendu longtemps avant de prendre cette décision, notamment par peur de ce que les autres allaient penser. Et une fois la décision prise, les autres lui ont dit qu’ils la trouvaient courageuse. Donc, collectivement, on est peut-être plusieurs à vivre une situation qui ne nous convient pas, à rester parce qu’on craint le regard des autres… pendant que les autres, eux, nous regarderaient partir avec admiration. Avouons que c’est quand même une organisation sociale remarquablement inefficace. Une sorte de jeu de chaise musicale émotionnel où tout le monde est mal assis, mais personne ne veut être le premier à se lever.
Je ne dis pas que tout le monde doit démissionner, faire brûler son ordinateur de travail dans une incantation des dieux du bonheur et partir élever des chèvres. La sécurité financière, le confort et les responsabilités comptent. Mais il faut peut-être aussi admettre que notre silence collectif coûte cher. Parce que le mal-être professionnel ne reste pas sagement au bureau entre deux tableaux Excel. Il s’invite sans gêne dans nos soirées, nos relations, notre fatigue, dans notre capacité à imaginer autre chose. Et inévitablement, il finit parfois par faire partie de nous: « Moi, je suis fatigué », « Moi, je n’ai pas le temps », « Moi, je vais bien, mais je déteste tout. »
Les médias sociaux n’aident pas particulièrement. Ils nous offrent un grand prisme lumineux où tout le monde semble épanoui, en voyage, en croissance personnelle ou en train de boire un cocktail sur une terrasse avec un gourou de la gratitude. Pendant ce temps, on regarde notre propre vie en se demandant pourquoi on est la seule personne à ne pas avoir trouvé l’équilibre parfait entre ambition, santé mentale, yoga et revenus passifs.
Puis à un moment donné quelqu’un de notre entourage fait un geste vrai. Quelqu’un dit :
« Ça ne me convient plus. Je ne sais pas encore ce qui vient après, mais je vais prendre le temps de le découvrir. »
Et soudainement, ça ouvre quelque chose chez les autres.
La décision de mon amie agit comme un prisme sur ma propre réflexion. Elle ne me donne pas une réponse, mais elle me force à regarder mes questions autrement. À me demander si je joue la game parce que je la choisis réellement, ou parce que j’ai appris à croire qu’il n’y avait pas d’autre option raisonnable.
Au final, je nous souhaite plus de conversations qui dépassent le « Ça va? ». Plus de vérité, même imparfaite. Plus de place pour dire : « Je ne sais pas », « Je cherche », « Je ne suis plus bien ici. » Peut-être que l’authenticité ne règle pas tout. Mais elle pourrait au moins nous éviter de continuer à nous admirer mutuellement pour des élans qu’on n’ose pas encore s’autoriser.
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